"LE PIANISTE NOMADE"  de Marc VELLA

Accueil

 

Flash livres sur la radio Socioculturelle

 Dans son livre « Le pianiste nomade » publié aux Presses de la Renaissance, Marc Vella raconte son histoire. Une histoire qui n’a rien de banal. Une histoire que l’on croit tirée d’un rêve. Marc Vella a Parcouru la planète avec son piano à queue. N’imaginez pas qu’il a donné des concerts de gala que dans les salles les plus prestigieuses, mais il improvisé des concerts  dans les endroits les plus sordides, là où parfois certains ethnologues n’oseraient pas mettre les pieds : dans des bidonvilles de l’Inde et du Pakistan, en Afrique, dans des cités européennes dites à risques. L’histoire de Marc Vella, c’est celle d’un petit garçon dont personne n’a voulu et qui a trouvé é refuge dans la musique. Marc Vella est un amoureux de la vie malgré son enfance malheureuse et grâce à sa musique, il a redonné espoir à des dizaines de milliers de personnes.

Marc Vella prêche l’amour et la tolérance à travers sa musique.

Le livre « Le pianiste nomade » de Marc Vella publié aux Presses de la Renaissance est un grand, un très grand livre

 Charles Missenard / Marie Santini

                                                     Extrait du livre Le pianiste nomade de Marc Vella

......Atar est la Capitale de la région de l’Adrar.  Atar était depuis quelques années le point de départ d’un nouveau tourisme de masse mêlant les randonnées chamelières aux découvertes des oasis mythiques telles que Ouadane, Tergit et Chinguetti où nous irions juste après.

Il faisait très chaud à Atar et s’activer à nettoyer quand il faisait plus de quarante degrés, ce n’était pas évident. Toujours est-il que le soir tout était nickel ! Le bus était réparé, tout propre dedans et dehors, le piano raccordé par Nicolas, les affaires lavées et rangées, les matelas dépoussiérés ainsi que tout le matériel ciné, caméras, projecteurs, micros, etc.

Le lendemain, nous faisions une itinérance dans les rues d’Atar. C’était toujours merveilleux de voir à quel point les gens apprécient que l’on aille vers eux.

Comme à chaque fois, que ce soit en Inde, au Pakistan, en Europe ou ici en Afrique, les enfants osaient les premiers.

Comme à chaque fois, il y avait des petites mains qui couraient dans tous les sens sur mon clavier. Comme à chaque fois quand le bus se déplaçait, ce n’était pas un moteur que l’on entendait mais des rires d’enfants. Je tentais des quatre mains sur mon clavier et chaque fois je lisais dans les yeux de mes invités de l’instant, le même bonheur. Ce fut là que je fis la connaissance d’un jeune homme d’une vingtaine d’années. Il avait vraiment apprécié notre duo improvisé sur le piano. À un moment donné, il m’avoua qu’il aimait écrire des poèmes. À peine m’avait-il fait cette confidence, qu’il commença à m’en dire un. C’était tellement beau que je voulais qu’Arnaud ou Jean-Pierre le filme immédiatement. Hélas, l’un comme l’autre étaient occupés à préparer tout le matériel.

Le directeur de l’Alliance franco-mauritanienne avait organisé pour le soir, un concert à la maison des jeunes d’Atar. Je débutais mon récital par “La porte des mondes”. Quarante minutes plus tard, le public applaudissait à tout rompre. À ce moment-là, arriva un groupe de musiciens traditionnels. Ils jouèrent une sorte de blues, pas le blues noir américain, non, un blues plus originel, presque tribal. Je tentais une rencontre avec la chanteuse du groupe mais devant le public, elle n’osait pas se livrer, elle ne voulait pas improviser avec moi. À la fin du concert, j’allais la voir et lui proposais de la retrouver le lendemain dans son camp nomade, pour tenter une rencontre musicale. Elle accepta.

Au concert avait été présent le jeune poète de l’après-midi. Il était enthousiasmé par ma musique. Je rappelais à Arnaud mon désir de le filmer pendant qu’il nous dirait un de ses poèmes. Celui-ci me proposa de le filmer le lendemain dans le camp nomade de la chanteuse. Beaucoup plus tard, le directeur de l’Alliance nous invitait tous à boire un verre pour fêter le succès de la soirée. Alors que nous étions dans les jardins de l’Alliance, il me prit à partie.

- “Mais comment peux-tu aimer les gens ? C’est pas possible ça !

- J’aime les gens, parce qu’il y a quelque chose de fascinant chez eux.

- Quoi donc ?

- Le mystère.

- Pfff ! Tu parles ! Les gens, ils ne pensent qu’à t’arnaquer. Ici en Mauritanie, les gens, ça vaut rien. Même entre eux ils se volent. Moi je ne te comprends pas.

- Comment peux-tu ne pas voir la beauté qui se dégage des êtres et ne pas être sensible à la fragilité et à la maladresse communes à nous tous ?

- Ne me raconte pas d’histoires ! Fragilités, maladresses ? Les Mauritaniens, ils ne sont pas fragiles, ils sont durs, durs avec eux-mêmes, durs entre eux, le désert les a formés et quand tu parles de maladresse, moi je te dis qu’ils savent très bien ce qu’ils font. Quand ils te volent, ils ne le font pas maladroitement !

- Oui mais ne t’arrête pas aux apparences. Tout cela est la conséquence de l’histoire, des colonisations… Il faut donner du temps aux hommes pour qu’ils puissent pardonner.

- Mais ils ont toujours été comme ça. Ce sont des barbares. Moi je n’ai aucun scrupule à leur égard, aucun sentiment, je fais comme eux.

- En faisant comme eux, tu deviens comme eux, un barbare.

- Tu sais, je ne me fais pas d’illusions sur le monde, comme toi, je ne crois pas en l’Homme, je ne crois en rien. Alors tu vois, si je suis là, c’est pour gagner du fric, après je m’en irai et le reste je m’en fous. Peut crever le monde !

- Quelle tristesse de vivre en pensant comme cela.

- T’es un naïf.

- Sans doute, mais tu vois, admettons que tu aies raison, eh bien, j’ose croire en l’humain malgré tout, j’ose espérer, j’ose l’amour. Même si je ne verrais jamais cette humanité à laquelle je crois, c’est-à-dire merveilleuse et divine, de mon vivant, je sème cette foi malgré tout, résolument. Et dans mon cœur résonnent les joies et les sourires de ceux que j’ai croisés. Vois-tu, je préfère mourir en aimant et en ayant mon cœur rempli de soleil, plutôt que de vivre désabusé à compter les morts.

- Un jour tu te feras tuer dans tes voyages vers les autres.

- Peut-être, mais quelle importance ? Je me suis donné il y a déjà fort longtemps. Je préfère mourir en osant l’amour pour l’autre que de vivre vaincu et résigné. Ceux qui vivent vaincus et résignés ont pour ailes le cynisme et l’hypocrisie. Avec ces ailes-là, ils croient voler, en vérité ils s’enfoncent dans les abîmes sans fond de leurs propres ténèbres. Oui, peut-être que je mourrai dans un coin du monde, découpé en petits morceaux, eh bien, sache le, mes petits morceaux ils souriront.

- Les gens sont laids.

- Tu as raison, les gens sont laids, nous y compris. Mais sache que nous avons autant de beauté que de laideurs. Nos contradictions parfois nous emportent et nous détruisent et pourtant… Le message d’Amour viendra aussi de ceux qui sont laids. La laideur qui s’aime réconciliera le monde.

- Tu n’es pas un saint.

- Nous sommes tous appelés à le devenir.”

Il m’avait un peu fâché ce blanc-là ! Quel dommage de penser comme ça surtout lorsque l’on est représentant culturel d’un pays. J’étais intérieurement scandalisé. On en avait croisé quelques-uns des types comme ça tout le long de notre chemin, mais heureusement ils étaient peu nombreux. Mais quelques spécimens de ce genre-là suffisent à pourrir la vie de toute une région, voire de tout un pays !

Je me souviens quand nous partions au début de notre aventure, des gens nous avaient dit : “Vous passez par l’Espagne ? Oh la la ! Méfiez-vous ! Ce sont tous des voleurs. Ils vont venir la nuit et vous mettre du gaz soporifique dans le bus. Et le lendemain quand vous vous réveillerez, vous n’aurez plus rien !” Ensuite, quand nous étions au sud de l’Espagne, nous rencontrâmes deux Espagnols qui nous dirent la même chose au sujet des Marocains : “Méfiez-vous des Arabes, ils vont vous égorger et vous voler”.

Au sud du Maroc : “Vous allez en Mauritanie ? Ce sont tous des escrocs là-bas. Ici on ne les aime pas. À vos risques et périls, Inch’ Allah !”

Et pour finir en Mauritanie, un grand gars costaud vint vers nous pour nous dire : “Vous allez jusqu’à Dakar ? Eh bien moi les Sénégalais, je les aime pas, ce sont tous des menteurs, des voleurs, je serais vous, j’irais pas. Y’a pas pire que les Sénégalais, je vous dis…” Etc. Etc. Etc. Et si on voulait, on pourrait continuer comme ça à faire le tour de toute la planète !

En fin d’après-midi, nous atteignîmes le camp nomade de la chanteuse Dayna. Tout le monde nous attendait, l’eau du thé bouillait dans les théières. Il n’y avait plus qu’à servir. Deux heures plus tard, alors que tout était installé pour la rencontre, le piano, les caméras, la lumière et les micros, nous entendîmes des cris et des disputes vers l’entrée du camp. Nous courûmes tous pour voir ce qui se passait. Les gardiens du camp empêchaient mon poète d’entrer.

- “C’est un voleur celui-là, on veut pas qu’il entre.

- Ce n’est pas vrai, je n’ai rien volé ! Criait-il.

- Et en plus c’est un menteur. Allez va-t-en ! On ne veut pas te voir traîner par ici.

- Hola ! Doucement ! Fis-je. C’est moi qui lui ai dit de venir.

- Pourquoi ?

- Parce qu’on va le filmer.

- S’il entre, tu le prends sous ta responsabilité, d’accord ?

- Je le prends sous ma responsabilité. Pas de problème.”

La chanteuse Dayna était tellement émue, qu’elle tremblait de partout, dans son corps, dans sa voix, dans tout son être. Le piano l’impressionnait, elle était touchée par ce qui se passait. Je voyais dans ses yeux qu’elle avait envie de jouer quelques notes, je lui disais en chuchotant : “Vas-y ! Vas-y” ! Elle était comme paralysée par son émotion. Et puis soudain elle jeta sa main en avant vers mon clavier et sans me quitter du regard, elle joua deux, trois notes. Je ne voyais pas son sourire à cause de son voile mais ses yeux le trahissaient. Et puis nous commençâmes à improviser dans un silence extraordinaire. Nos ombres s’étaient retirées sur la pointe des pieds et s’étaient assises pour écouter. Même les étoiles avaient fait silence. La voix de Dayna était douce et profonde comme le désert. Je jetais des notes comme des grains de sable sur son étendue et me fondais, proche de l’effacement absolu, pour que jaillisse son incomparable beauté. Cette musique pour moi était l’expression la plus pure et la plus intense de la fragilité humaine. À travers le léger tremblement de sa voix, je percevais l’émotion, l’amour et le désir. À travers la fragilité de sa voix, je percevais la grandeur infinie de toute l’humanité. Tout en chantant, elle attrapa un tambour avec lequel elle posa la cadence. C’était un T’bal, dit aussi tambour des sables, qui peut mesurer jusqu’à un mètre de diamètre. Le T’bal était à la base un instrument de guerre, insigne du commandement, de transmission de messages ou de fêtes. Son nom désignait aussi bien l’instrument que la réunion où l’on en jouait.

Après cette rencontre hors du temps, j’appelai mon ami poète pour qu’il nous dise ses poèmes devant les caméras. Nous l’installâmes confortablement sur une chaise, réglâmes les projecteurs sur lui et… moteur !

Il fallait voir la tête des nomades autour. Ils ne comprenaient pas pourquoi ce voleur attirait à ce point-là notre attention. Et puis au fur et à mesure qu’il disait son poème, l’émerveillement fit place à l’étonnement.

Dès que la séance se termina, tous les hommes vinrent vers lui en le congratulant :

“Mais on ne savait pas que tu faisais de la poésie, c’était très beau ce que tu as dit, sois le bienvenu, si tu as un problème on t’aidera…”

Oui, une fois de plus, ce fut magique, l’art, la beauté, réconciliait les hommes......